Nouveau message de M.D. du 01.06.2020

Salut Tanguy,
 
Je crois que nous tombons d’accord sur le fait que c’est le moment « de transformer le mode même de déplacement, de mettre en œuvre tout autre chose en explorant ce qui, pensé pourtant parfois de longue date, est resté invisible ».
 
Je crois que le moment est venu de « prendre » le temps tel qu’il est. D’engager une remise en question de notre notion du temps. 
Nous sommes floués par la perception ordinaire que nous en avons. Ce temps linéaire tel qu’on le conçoit habituellement n’existe pas.
Tout est déjà présent à chaque instant en potentiel. Comme un cd sur lequel est imprimé la musique. Tout est là au niveau de l’information, n’attendant plus qu’à se manifester linéairement sous la forme de vibration acoustique se déployant sur les quelques minutes du morceau qui se joue. 
 
Je crois que si nous ne remettons pas sérieusement en cause les fondements de notre perception de la réalité (qui n’existe pas tel que nous la percevons, « la carte n’est pas le territoire »), le « tout autre » ne saurait advenir. En évitant de prendre conscience de ces fondements très déstabilisants pour nos certitudes et croyances, le changement ne se fera qu’en surface.
Ce n’est pas à cela que je souhaite participer. 
Cette trans-formation, en tant que passage à une forme tout autre, passe à mon sens par un profond travail de connaissance de soi où chacun est invité à renaître de ses cendres. Faire le deuil de l’ancien tout en accueillant le nouveau.
J’avais oublié de préciser que je fais également partie du réseau Divers Gens, programme de transition professionnel et de connaissance de soi. 
 
Nous mettons l’accent sur la nécessaire remise en question de nos certitudes et croyances, pour que chacun puisse participer pro-activement à son propre épanouissement tout en concourant à celui des autres. 
 
Tu parles de « société conviviale ». Savais-tu que le terme de convivialité dans son acception sociétale avait été forgé par Ivan Illich ?
 
SocietalSystem, auquel a participé Illich, propose différents outils pour refonder la socio-économie à partir de la base. 
Entre autres, des enquêtes sociétales par quartier. 
Tu trouveras une description du principe ici sous l’intitulé « Enquêtes Sociétales Sectorielles et de Rues » : http://wiki.timetobreathe.cc/?ListAgir
 
Ce wiki a été mis en place suite aux réunions « time to breathe » initiées suite au début du confinement par Mycelium, lié au Réseau Transition. 
 
Comme tu le remarques, il y a tellement, tellement, tellement de choses en cours qu’il me paraît important de ne pas se disperser. 
Il y a un moment pour réfléchir, un autre pour agir. L’idéal étant de savoir conjuguer ces deux tendances de façon équilibrée.
Ni trop de l’un, ni trop de l’autre. La juste mesure en fonction des circonstances et du contexte.
Je crois que le contexte actuel est approprié pour l’action. Ça fait des années que je me retrouve impliqué dans tous ces trucs, et je constate une incroyable inertie face au changement. Je crois qu’au niveau réflexion, tout a déjà été dit sur la transition et que ça finit par tourner en rond par un manque de volonté d’engagement vers un changement authentiquement radical. Cela concerne chacun. C’est à chacun de balayer devant sa propre porte avant de vouloir s’occuper de balayer la rue. A chacun de rentrer à nouveau dans sa propre cohérence. C’est tout l’objet de ce qu’on nomme la « transition intérieure ».
 
Belle journée à toi,
 
Mathieu 
 
PS : un autre projet qui pourrait t’intéresser dans lequel je suis coopérateur, http://lepi.be/

L’idée est de pouvoir consommer autrement, sans être dépendant du secteur agro-industriel et de la grande distribution.

Réponse à M.D. du 03.06.2020

Bonjour Mathieu,

Puisque nous semblons nous trouver sur une longueur d’ondes très proches, cela vaut la peine de creuser maintenant peut-être un peu dans les détails.

Allons-y pour remettre en cause les fondements de notre perception de la réalité. Certes, il passe par un profond travail de connaissance de soi et ce n’est pas ma pratique de la psychanalyse qui va me contredire. Le travail de Divers Gens, si j’ai bien compris, va dans ce sens tout en restant, comme la pratique psychanalytique, très individualisée. Les réponses de mes collègues à ma proposition d’un temps de transition qui dépasse la dimension personnelle se limite également à cette idée, qu’il « suffirait » d’accumuler des engagements personnels, de soutenir des révolutions psychiques une par une, des « transitions intérieures » pour finalement arriver à donner consistance à quelque chose de neuf. On me parlait hier (lors d’une rencontre avec Vivatomium, un des premiers partenaires des Petites mains) du « centième singe ». Tu connais peut-être cette légende contemporaine. Qui sait ? Balayer devant sa porte suffirait-il à l’affaire ?

Pour ma part, je préfère aussi tabler sur le collectif et, plus particulièrement, les dispositifs qui l’organisent (outre les écoles, les entreprises, le langage, les téléphones-portables et l’argent, il y a aussi, la fiscalité et les évasions qu’elle permet, la pollution, les modes de calculs…) et qui, repensés jouent un rôle indéniable sur les subjectivités. L’inverse – que les subjectivités puissent exercer leur  puissance sur les dispositifs – est beaucoup plus compliqué sans des processus transitionnels forts.

D’une certaine manière, c’est ce qu’essaye de faire les Petites mains : créer un dispositif qui dispose à penser et invite à agir, sans imposer un programme. Juste un mouvement. De manière beaucoup plus précise encore, j’ai l’impression que la proposition d' »Enquêtes Sociétales Sectorielles et de Rues » en est un fort intéressant mais qu’il manque un maillon entre les deux. Maintenant, je sais où j’ai trouvé ton adresse: sur cette page de Time to breathe. J’y ai également placé ma proposition de « temps de transition » mais j’ai peu de réaction qui viennent de là, ni de Mycelium d’ailleurs. En reçois-tu ? Le disposotif fonctionne-t-il ?

Oui, je savais que le terme de « société conviviale » avait été proposée par Illich. Je l’avais utilisé à dessein, te sachant connaisseur. D’ailleurs, j’aimerais comprendre mieux le dispositif du Societalsystem qui, actuellement, me reste encore énigmatique sous sa forme électronique. Y aurait-il un livre de référence ? Ou, mieux, encore, pourrions-nous nous rencontrer pour en parler ?

Au plaisir,

Tanguy

PS : C’est chouette aussi « L’épi » et le déploiement de ces pratiques coopératives. Près de chez moi, il y la BeesCoop. Nous ont également rejoint sur le site des Petites mains Almasana qui ouvrira son magasin coopératif le 6 juin prochain.

Relance de M.D. du 04.06.2020 :

Bonjour Tanguy,
 
J’apprécie ce dactylo pondérée et constructive. D’ores et déjà, merci pour cet échange.
Alors, dans l’ordre…
Oui, creusons!
 
Tu évoques la dichotomie largement répandue entre ce qui est nommé dans le milieu « transition intérieure » (posture du méditant) et « transition extérieure » (posture du militant).
J’imagine que la notion de « conjonction des opposés » doit t’être familière vu ta pratique psychanalytique. A ce sujet, dans quel courant t’inscris-tu ?
Pour ma part, je me sens en affinité avec l’approche psycho-corporelle développée par W.Reich, continuée par A. Lowen, J. Pierrakos et consorts.
De fait, l’axe individuel et l’axe collectif m’apparaissent relever d’enjeux complémentaires plutôt qu’opposé en soi.
Je crois qu’un travail sur ces deux axes est nécessaire. Balayer devant sa porte jusqu’à un certain seuil me paraît être une première étape indispensable. Autrement on passe son temps à projeter sur le monde extérieur tout ce qui se tapit encore dans l’ombre.
 
En gros, chacun est invité à trouver son rythme entre « repos » et « action ». Pratiquant le taïchi, cette conjonction se retrouve dans l’expression « wei-wu-wei », l’action dans la non-action. C’est un peu paradoxal comme concept, mais pourtant très réel, pour ainsi dire sans cesse à l’œuvre dans l’économie de la Nature (synonyme ici d’Univers). C’est ce que j’expérimente très concrètement au quotidien en tout cas.
 
L’histoire du centième singe m’est familière, oui. Cela renvoie à mon sens à la notion de sérendipité. Également, d’un point de vue scientifique, au processus d’émergence de structures dissipatives dans le cadre de l’étude de l’évolution des systèmes complexes sujet à l’entropie ET à la néguentropie. Autrement dit des systèmes que l’on pourrait qualifier de « chaordiques ». A nouveau, conjonction des opposés… 
 
Je te propose de nous rencontrer prochainement, nous aurons l’occasion d’échanger en chair et en os, ce que je préfère de loin à ce format virtuel, strictement verbal. 
 
D’ici là, concernant StS, voici un dossier que j’avais rédigé à l’époque en quelques jours suite à une soudaine inspiration.
 
Le projet s’appelait encore « Globplex », maintenant SocietalSystem (StS). 
Le dossier est loin d’être complet (à l’époque je n’avais pas encore perçu toutes les subtilités du projet), mais pose un cadre permettant de mieux saisir les enjeux adressés par le projet, et les pistes de solutions proposées sous la forme d’une boîte à outil multifonction que chacun est invité à s’approprier. 
En gros, l’approche allie les logiques top-down et bottom-up. Il ne s’agit pas d’imposer un système/programme unique « pour les gouverner tous », mais bien un modèle de développement socio-économique alternatif local-global permettant à chacun de s’y retrouver et parler le même langage. En un certain sens, il s’agit donc paradoxalement quand même d’un programme unique, mais protéiforme, où chacun peut s’approprier le cadre pour l’habiter à sa mesure. Cela renvoie un peu au principe d’une charte d’action commune que chacun est invité à respecter afin de pouvoir collaborer de façon « chaordique ». Et parler le même langage. Un genre d’esperanto socio-économique.
 
Au sujet des enquêtes sociétales, que veux-tu dire par le fait que tu as l’impression qu' »‘il manque un maillon entre les deux » ?
 
Pas eu beaucoup plus de réponse que toi via Time to Breathe sinon… Une seule personne m’a contacté pour me faire part de son intérêt d’organiser cela sur Linkebeek.

Belle journée à toi!

Mathieu

PS: l’épi est en quelque sorte la petite sœur de la BeesCoop. Les deux projets ont été mis en place à la même période, on a donc été en lien étroit avec eux lors de la création de l’épi.

Réponse à M.D. du 05.06.2020

Bonjour Mathieu,

La notion jungienne de « conjonction des opposés » ne m’est pas spécialement familière, je suis plutôt freudo-lacanien, membre d’une association qui s’appelle le Questionnement psychanalytique. Ceci dit, je m’intéresse à Jung via ma pratique de la danse et mon travail avec une chorégraphe, Agostina D’Alessandro, qui développe une méthode de composition instantanée qu’elle appelle « Conscious release« . La notion que tu indiques a donc des résonances.

Nous sommes d’accord sur la complémentarité des axes, à laquelle j’ajouterais ces notions auxquelles je suis plus familier : l’entre-deux, la transitionnalité (Winnicott) dans laquelle viendrait se déployer un « soi-disséminé » comme le propose un collègue avec qui nous avons un groupe de réflexion. Cela rejoint, je pense les processus d’émergence de structures dissipatives. Ce sont des processus que je connais mal mais qui m’inspire, aussi dans la pratique de la psychanalyse où l’on peut envisager sans difficulté l’advenue psychique et collective d’états « chaordiques ». Ne traverse-t-on pas un tel état aujourd’hui ?

Merci pour le partage du dossier concernant StS qui a l’air passionnant. Je me demande si je ne pourrais pas d’ailleurs le proposer à notre groupe de travail sur le « soi-disséminé », sans compter que cela apparaît comme un outil inespéré dans le cadre des Petites mains, peut-être le chainon manquant dont je parlais dans mon message précédent. J’explore.

Pour poursuivre, si cela te dit, fixons un moment de rencontre : le déconfinement est là. Je suis disponible un lundi toute la journée ou un mardi matin, ou alors un soir. Dis-moi ce qui pourrait t’arranger.

Bien amicalement,

Tanguy

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