D’un temps de transition

Qu’est-ce que le temps ? Comment le prendre ? En prendre soin, de la même manière que nous y sommes invités pour nous-même et pour les autres, par nos responsables politiques et nos experts scientifiques ?

Ce temps, qui interroge autant les physiciens que les philosophes, qui intéresse les horlogers et les managers, peut se décliner de mille façons différentes, que dis-je, de milliards de façons différentes. Autant sans doute que nous sommes d’humains sur terre. Et puis, il y a le temps géologique, écologique, économique, électronique…

Ainsi la question du temps est devenue un objet de pouvoir et de savoir. Son interprétation est sujette à disputes et controverses. Elles sont au cœur des préoccupations liées au déconfinement.

A qui va-t-on donner du temps ? Pour quoi faire ? Dans quelle durée ? A quel moment ?

A quelle « école » va-t-on donner la maîtrise du temps ? Celle qui défend que le temps, c’est de l’argent ? Celle qui promeut la subjectivité du temps et son vécu ? Celle qui peut imaginer une relativité du temps qui se rapporte à une étendue ? Celle qui s’appuie sur les rythmes et les silences ? Celle qui, par contingence et nécessité, se voit céder à l’urgence ?…

S’il y a plein de possibilités de s’articuler avec le temps pour penser, vivre, construire, cultiver…, force est de constater que nous sommes pris de court. A tout le moins, nos façons de penser, vivre, construire, cultiver,… aujourd’hui, sont prises de court.

Faut-il courir aujourd’hui ? Vers quoi et pourquoi ?

Des voix se font entendre un peu partout, avec des argumentations variées et des styles de qualité inégale, pour appeler à un changement lui-même imprécis, difficile à définir.

Nous vivons en effet une expérience très particulière qui n’est ni facile à vivre, ni à penser, ni à construire, encore moins à cultiver. Il est fort tentant de se mettre en état d’urgence, de s’en remettre à la contingence et à la nécessité, et d’y répondre à partir de nos modes de lecture d’aujourd’hui.

Or, de messages en articles, d’échanges en élaborations, il me semble possible aujourd’hui de se donner le temps, de créer les conditions pour penser, construire, cultiver un champ de vie différent, d’autres grilles de lectures.

Nous n’avons pas le choix.

Nos dirigeants ancrés dans le temps économique et financier, celui dont on peut dire que le pouvoir se base sur l’accélération, n’ont pas eu le choix. « Voilà donc bien le plus incroyable. A leurs corps défendant et avec, certes, tous les retards coupables que l’on voudra et toutes les ambiguïtés qui n’ont pas manqué d’être relevées (entre un discours martial sur le strict respect du confinement et les efforts pour maintenir l’activité de certains secteurs économiques, de toute évidence non essentiels). Mais tout de même, ils l’ont fait. Ils ont fait l’impensable et mis l’économie mondiale presque à l’arrêt, entraînant ainsi une récession – et bientôt une crise économique – bien plus considérable que celle de 2008 et qui impose déjà, aux dires du FMI lui-même, la comparaison avec 1929.1 »

Acculer à l’arrêt, ils trouvent des moyens pour pallier aux déséquilibres socio-économiques que la situation entraîne, et cela en contradiction avec les logiques en cours. « La pandémie a donné lieu, une fois de plus, à la suspension du jour au lendemain de dogmes néolibéraux présentés la veille comme sacrés, au nombre desquels les critères de convergence de la zone euro. L’idée que les banques centrales puissent monétiser les dettes publiques, c’est-à-dire régler directement les dépenses de l’État, se discute désormais couramment au sein des élites politiques et financières. La bataille s’annonce rude, mais l’état d’exception idéologique actuel offre une occasion historique de couper le cordon entre le financement de l’économie et la propriété privée du capital. En effet, si l’on (re)découvre que les banques centrales peuvent, dans les limites des capacités de production d’une économie donnée, financer les avances nécessaires à l’activité, alors les marchés perdent leur statut de maîtres chanteurs : il n’y a plus de raison de courtiser la confiance des investisseurs et plus de légitimité aux politiques d’austérité.2 »

Qu’est-ce qui empêcherait aujourd’hui d’élargir ce financement pour mettre à l’aise l’ensemble de la population, en commençant par ce qui est aujourd’hui désagréablement mis de côté et qui pourtant est la source indispensable à notre créativité, la culture ?

« Le politique, qui s’est acoquiné de longue date avec le néolibéralisme, a manqué l’occasion sans doute unique de se racheter en rompant avec son indécente dépendance au culte du profit. Il aurait pourtant pu tirer parti de ce douloureux rappel à la réalité de notre fragilité pour rebattre les cartes en proposant un nouvel imaginaire. La culture, qui a l’habitude d’en labourer chaque centimètre carré, aurait pu être le levier de cette nouvelle dynamique utopique.3 »

A entendre Laurent Raphaël, il serait déjà trop tard. Mais peut-on sérieusement penser que la précipitation déconfinante va rencontrer le succès escompté ? Les retours sur les lieux de travail, à l’école, à la vie économique telle que nous la connaissions ne vont pas de soi. Des questions se posent tous azimuts. Des problèmes aussi, que chacun gamberge plus ou moins.

L’arrêt n’est-il pas l’occasion de donner du temps à cette énergie pour qu’elle puisse s’exprimer, prendre forme ?

Il faudra s’en remettre aussi de ce confinement sidérant, prendre soin des émotions larvées, des colères retenues, des désillusions émergentes.

Je ne pense pas qu’il soit trop tard et je ne pense pas que nos gouvernants et nos mécanismes financiers ne soient pas en mesure de financer un revenu suffisant à chacun pour une durée déterminée, pour donner à chacun l’occasion de participer à une réflexion générale sur les modalités de reprise. C’est le prix minimum à payer.

La durée de ce temps de retrait et de réflexion collective pourrait être définie par cette sympathique critique de la maladresse politique actuelle : « les magasins avant les câlins ». Ne faudrait-il pas, en effet, s’assurer que la solidarité qui règne aujourd’hui puisse avoir le temps d’aller jusqu’au bout, jusqu’aux câlins ? Une certaine interprétation du temps nous invite à préparer un mode de vie différent jusqu’à ce que les câlins redeviennent possibles. Ils deviendront le signal de départ d’une organisation socio-économique différente qui peut être pensée dès maintenant, au-delà de la précipitation.

Deux éléments sont importants dans cet appel au temps : donner le temps de sortir de la sidération créée par le confinement et donner le temps de penser la suite. Cela vaut l’investissement, tant pour l’économie que pour les soins de santé et la sécurité sociale, pour l’écologie aussi.

* * *

Pour penser, nous ne manquons pas de balises ni de propositions. Ainsi par exemple, Cédric Durand et Razmig Keucheyan proposent à notre sagacité 5 piliers4 :

  1. « Le contrôle public du crédit et de l’investissement. Il s’agit d’imposer par la loi l’arrêt du financement puis la fermeture des industries polluantes. Ce mouvement doit s’accompagner d’investissements massifs dans la transition écologique, les énergies renouvelables et les infrastructures propres, par l’entremise de l’isolation du bâti notamment. Les chiffrages existent, ceux de l’association négaWatt par exemple5. Mais il s’agit également de refonder et d’étendre les services publics, notamment éducatifs, hospitaliers, de transport, d’eau, de traitement des déchets, d’énergie et de communication, abîmés ou détruits par la logique marchande. »

  2. Le financement d’« un emploi à toute personne qui souhaite travailler, au salaire de base du secteur public ou davantage. […] Ce dispositif permettrait de créer des postes dans des secteurs que le capitalisme considère comme non rentables, mais qui souvent apportent une forte valeur ajoutée sociale et écologique : entretien des ressources naturelles, prise en charge du grand âge ou de la petite enfance, réparations, etc. »

  3. Une « relocalisation de l’économie » par la « déspécialisation des territoires », « le protectionnisme solidaire » et le passage « d’une vision productiviste de l’activité industrielle à une conception orientée vers l’allongement du cycle de vie des objets ».

  4. La « démocratie participative6 » avec « Des dispositifs tels que les conférences de consensus, les jurys citoyens, les budgets participatifs ou l’Assemblée citoyenne du futur7 pourraient pourtant contribuer à la délibération sur les besoins. »

  5. La justice environnementale : « sans le consentement des classes populaires, la transition n’aura pas lieu. Susciter ce consentement suppose de placer la justice au cœur de la transition, et pour cela d’imposer un contrôle démocratique sur les choix de production et de consommation. »

Bruno Latour, de son côté8, souligne « l’importance capitale d’utiliser ce temps de confinement imposé pour décrire, d’abord chacun pour soi, puis en groupe, ce à quoi nous sommes attachés ; ce dont nous sommes prêts à nous libérer ; les chaînes que nous sommes prêts à reconstituer et celles que, par notre comportement, nous sommes décidés à interrompre9. »

En France encore, sur le même principe de « prendre du temps », plusieurs maires de grandes villes, des présidents d’exécutifs locaux et des personnalités publiques ont envoyés une lettre ouverte à Emmanuel Macron, intitulée « Un scénario démocratique pour le ‘monde d’après' »10. Ils proposent trois étapes pour un plan de relance « juste et durable » après la crise due au coronavirus : une phase de consultation citoyenne, puis la création d’un Conseil national de la Transition et enfin la création d’une Assemblée citoyenne du futur. « Sa mission: définir les grands principes d’un plan de transformation du pays, et établir des recommandations pour l’échelon européen, en vue de construire une société plus juste et plus résiliente. Nous proposons qu’elle soit composée uniquement de citoyens tirés au sort en s’appuyant notamment sur l’audition d’élus et de corps intermédiaires (associations, entreprises, syndicats, chercheurs et universitaires). »

Ils demandent « à ce que soit donnée à cette Assemblée citoyenne du futur une existence légale (à travers un vote du Parlement dès l’été 2020), afin de garantir sa légitimité et un débouché politique pour ses propositions. » Ils défendent encore un principe d’ouverture des données récoltées, centralisées dans un espace dédié (par exemple, le site www.apresmaintenant.org). »

Nous ne pouvons penser un vrai changement sans passer par l’épreuve du dialogue avec les citoyens, avec leurs paroles, leurs craintes, leurs aspirations particulières pour que cela se dise, pour que cela s’articule.

* * *

Mais d’autres exemples, d’autres pistes sont certainement à explorer, plus spécifiques (liste non-exhaustive) :

  • Concernant la culture : mobiliser la créativité11

  • Concernant la fiscalité : d’autres modes de taxation12

  • Concernant l’économie : d’autres indices que le PIB13

  • Concernant la finance : investir autrement14

  • Concernant la banque : repenser les services15

  • Concernant l’université : d’autres rapports au savoir16

  • Concernant l’école : d’autres formes de pédagogie dans un réseau différent17

  • Concernant le travail : d’autres manières de faire18

  • Concernant les rapports de genre : changer les modes de relations19

  • Concernant les liens Nord-Sud : sortir de la dette20

  • Concernant l’activation des possibles : d’autres façons de persévérer21

* * *

Alors, demanderait-on, ensemble, à notre gouvernement aux « pouvoirs spéciaux »

  • un moratoire sur le déconfinement et sur notre modèle économique ;

  • un financement décent des citoyens en attendant le retour possible des câlins ?

Ces conditions réunies, organiserait-on, dans le temps de ce confinement prolongé :

  • une plateforme d’échanges et de réflexion sur le net

  • une (ou plusieurs) université d’été,

  • des « fabriques de transition » locales22,… ?

Toute personne intéressée se verrait dans la possibilité de contribuer et de participer si elle le souhaite, d’autant plus volontiers qu’elle se sentirait soutenue et entendue par une reconnaissance financière et des apaisements quant à sa situation future. Notre organisation collaborative rendrait cette grande agora possible en appui sur les spécificités et les apports des associations participantes.

Tanguy de Foy

Avenue Henri Conscience, 14

1140 Evere

tanguy.defoy@insu.be

1 J. Baschet, « Qu’est-ce qu’il nous arrive ? », Lundimatin #238, 13 avril 2020. https://lundi.am/Qu-est-ce-qu-il-nous-arrive-par-Jerome-Baschet

2 C. Durand, R. Keucheyan, « L’heure de la planification écologique », Le Monde Diplomatique, Mai 2020.

3 L. Raphaël, « Douche froide pour la culture », Focus Vif, 30.04.2020.

4 C. Durand, R. Keucheyan, op. cit.

5 Association négaWatt, Manifeste négaWatt. En route pour la transition énergétique !, Actes Sud, coll. « Babel Essai », Arles, 2015.

6 Cf. Yannick Barthe, Michel Callon et Pierre Lascoumes, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Seuil, Paris, 2001.

7 Cf. Dominique Bourg (sous la dir. de), Inventer la démocratie du XXIe siècle. L’Assemblée citoyenne du futur, Les Liens qui libèrent, Paris, 2017.

8 B. Latour, «Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise », AOC, 30.03.20

9 L’auto-description reprend la procédure des nouveaux cahiers de doléance suggérés dans Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paris, La Découverte, 2017 et développés depuis par le consortium Où atterrir http://www.bruno-latour.fr/fr/node/841.html

18 D. Linhart, La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la surhumanisation managériale, Érès, Paris, 2015.

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